Outils pour utilisateurs

Outils du site


Panneau latéral

Changements

PNJ

rp:altay20150926

Ce matin, je vais bien

Ses yeux fixaient les composants épars qui jonchaient maintenant la table basse. La diode du dock de sauvegarde pulsait d'une douce lumière bleutée, signe que les données étaient maintenant sécurisées sur une puce indépendante. D'un geste habile de l'index, il dégagea le module processeur de son socket et en inspecta le dessus. En petits caractères d'imprimerie, il pouvait lire la référence gravée sur le métal : “SMT HyperVIA 9310-L”. SMT était une de ces petites corporations d'électronique bas de gamme, repompant les architectures Intel-NeoNET et AMD-Fuchi, en profitant des lois anti-contrefaçon plus que laxistes de la zone économique de Hong-Kong. En bref, des vendeurs de camelote dont le matériel était à peine digne d'équiper les distributeurs de soupe au krill.

41 malwares différents s'étaient infiltrés sur le commlink. 12, vraisemblablement bricolé par des scripts-kiddies sans cervelle, avaient lamentablement planté en segfault lorsque les programmes avaient tenté d'accéder à la matrice, impossible dans la sandbox sécurisée du hacker. 22 adwares cherchaient à charger des pubs RA pour divers produits à la légalité discutable, allant du SoyMcMinceur© (le burger au soja qui fait mincir !) aux puces BTL pornos troll en passant par des dérivés de la novacoke. 5 trojan cherchaient à utiliser le noeud comme relais de spam matriciel asservi à un centre de contrôle basé à Berlin. L'un d'entre eux se contentait d'envoyer toutes les 30 secondes un message d'insulte sur les serveurs officiels de la Lone Star : “Vos mères sucent des ours et elles aiment ça”. 2 scripts se lançaient automatiquement en tâche de fond et envoyaient des requêtes - payantes - à une hotline télévangéliste. Ce constat effectué, difficile de dire qu'il avait *nettoyé* le commlink. Il avait réalisé une véritable purge pour essayer de sauver ce qui pouvait l'être. Et c'est ainsi que les rares données saines s'étaient retrouvées en sécurité sur une des puces de sauvegarde du dock.

Le hacker se massa les tempes un moment alors que la lumière du jour filtrait au travers des fenêtres polarisées. L'inspection du commlink d'Oggodt avait été un véritable calvaire. Au moins, Sven avait eu la présence de dissimuler ses données personnelles dans 174 téraoctets de fichiers audio au spectre sonore visiblement généré aléatoirement, là où le commlink du troll était l'équivalent matriciel d'un squat du quartier punk : sale, puant, sans intérêt et bourré de maladies dont on ne veut pas savoir la provenance. Mais cette page pouvait enfin être tournée, les restes charcutés du CMT Clip finiraient bientôt à la benne. Les nouveaux Erika Elite qu'il avait monté étaient plus sûrs, plus fiables, plus résistants et munis d'un firewall plus que suffisant pour dégoûter la plupart des hackers de passage. Serait-ce suffisant pour contrer un ennemi qui avait réussi à passer les défenses de son propre commlink ? Probablement pas. Mais c'était un pas dans la bonne direction.

Un bruit de pas se fit entendre derrière lui. Il tourna la tête sur le côté, juste assez pour voir une silhouette féminine émerger de la chambre, une couverture sur les épaules. “Heureusement que je t'avais dit de pas rentrer tard”, lança-t-elle à son égard. “T'es pas venu te coucher ?” Le nain secoua la tête. “Non. Je suis encore sous Longue Marche pour un jour ou deux. J'ai du boulot.” Elle repoussa une mèche blonde qui lui barrait le visage. “Je vois ça”, dit-elle en désignant du menton l'imbroglio de puces et de câbles trônant sur sa table basse. “Bref, je prends une douche, pendant que l'eau est encore active. Et tu ferais bien de me rejoindre, je sais pas dans quoi t'as fini hier, mais tu sens la sauce soysamurai à plein nez.”

Il regarda Niddon s'engouffrer dans la salle de bains. Le loft était situé au 4ème étage d'un complexe immobilier inoccupé, un de ces projets abandonnés en cours de route par leur promoteur et jamais repris. Les vitres et les portes étaient posées, le câblage était opérationnel et il y avait même des meubles dans une poignée d'appartements de démonstration. Pour un loyer (comprendre pot-de-vin) modeste, le responsable local de l'urbanisme vous mettait même électricité et eau courante huit heures par jour. Naturellement, les Yakuzas y avaient vu une bonne opportunité de loger quelques uns de leurs membres dans un confort très acceptable à peu de frais.

Splenters repensa à ses palabres de la nuit précédente. À peine arrivé chez lui, il s'était injecté une dose de Longue Marche. Il était resté éveillé toute la nuit, cherchant le moindre d'intrusion sur son commlink. Et il avait fini par trouver l'agent malicieux, tapi dans un recoin dissimulé d'un faux programme de traitement de données. Difficile à dire depuis quand il se cachait là, ni même qui l'y avait mis. La liste des suspects potentiels était longue comme le bras et contenait des poids super-lourds, Saeder-Krupp en tête de file. Ses nouveaux “amis” de SOLID STATE SOCIETY ne devaient pas non plus être exclus, c'était peut-être leur façon élaborée de lui souhaiter la bienvenue. D'ailleurs, il allait falloir leur rendre une petite visite sous peu, les leçons de l'homme au masque semblaient plus que prometteuses.

Le ruissellement de l'eau s'écoulant dans la douche vint bercer ses pensées. Les dernières semaines l'avaient poussé à réfléchir. Les événements les conduisaient à prendre des risques de plus en plus grand, sans pour autant en tirer des bénéfices proportionnels. Déjà, les médias locaux titraient sur leur rencontre nocturne avec German Security. Roën exclu, les otages étaient d'ailleurs sains et saufs, ce qui soulagerait très certainement Oggodt. Néanmoins, cette incartade ne leur avait pas rapporté grand chose dans l'immédiat. La raison voudrait qu'il fasse profil bas, rassemble ses économies et se terre quelque part. Encore deux ou trois runs et il aurait même un matelas financier suffisamment confortable pour se retirer dans un modeste confort. Peut-être même que Niddon viendrait avec lui, si elle acceptait de quitter le Mi-Seng. Et puis, s'il prenait sa retraite, il pourrait même envisager de retourner à Lünen. Pourtant, le hacker ne parvenait pas à se résoudre à prendre une telle décision. Ses nouveaux talents ne faisaient qu'émerger et l'éventail des possibilités semblait s'étendre à l'infini. Maintenant qu'il disposait de son propre noeud matriciel organique, le flux de données de la matrice lui apparaissaient sous un nouveau jour. Il commençait à saisir comment manipuler les 0 et les 1 de façon quasi-symbiotique, modelant la matrice elle-même pour la plier à ses désirs et il avait même entendu parler de technomanciens capables de…

Bon, t'arrives ? Je t'attends, je te signale”, lança Niddon, la tête dépassant de l'encablure de la porte. Splenters se leva, un large sourire sur les lèvres. Certes, le loft de Niddon n'avait pas le confort, ni la tranquilité, de son propre appartement, mais il présentait un autre type d'avantages.

Sorti de la douche, Splenters se sentait propre et revigoré. Niddon s'habillait dans la chambre tandis qu'il consultait les infos décryptées sur le commlink de Tyr pendant la nuit. L'afficheur RA lui montrait une multitude de rapports de transactions pour diverses marchandises, concernant aussi bien Tyr que ses collègues du KKB. Visiblement, la Camorra avait eu la sagesse de leur fournir leur propre terminal sécurisé pour protéger les données de leur petit business. Cela voulait également dire que le gang avait un historique non négligeable avec les mafieux, et que leur retournement risquait de participer à l'effondrement des revenus de la Camorra. Il commença à faire les cent pas dans le salon, réfléchissant à comment dépêtrer les gangers de la situation dans laquelle ils s'étaient mis. Rapidement, ses pensées s'éparpillèrent, sautant de Colman à la SOLID STATE SOCIETY, en passant par l'ignoble Keito et le devenir de Marten, le réparateur de drones. Tandis qu'il traversait la pièce pour la quatrième fois, l'éclat métallique de son Guardian posé sur le rebord de fenêtre attira son attention.

Délicatement, il prit l'arme dans la main, contact rugueux des aspérités de la crosse contre sa paume. Du pouce, il effleura l'inscription en kanji gravée sur l'imposant canon. “La guerre est semblable au feu; ceux qui ne veulent pas déposer les armes périssent par les armes.” Il repensa à son père, qui avait fui le Japon pour protéger sa famille. Et que les hommes du Ishizuka-gumi avaient traqué et abattu dans sa voiture. 14 balles perforantes, calibre .45 ACP. À quoi bon déposer les armes si c'était pour mourir ainsi ? Ses phalanges se crispèrent autour de la poignée du Guardian. Encore trop de choses à faire. Trop de choses à voir. Il devait être malin et prudent. Mais hors de question de s'arrêter maintenant.

Niddon ressorti de la chambre, une simple veste synthétique grise et noire sur les épaules sous laquelle elle avait enfilé un t-shirt vert olive, accompagné d'un pantalon noir des plus classiques. Vu le temps qu'elle avait passé dans la chambre, elle avait probablement recalibré ses jambes cybernétiques, sûrement sur un mode plus adapté à ses travaux de jour avec le Mi-Seng. D'un geste vif et élégant, elle engagea son Ares Predator modifié dans un holster dissimulé le long de sa hanche gauche. “Fenihi-sama veut aller faire une inspection des entrepôts aujourd'hui, je ne devrais pas en avoir jusque tard. Temakis, sake et le “Ares Small Arms Gunshow Spring '72” ce soir ?” Le nain opina du chef. “Je te tiens au courant, on est toujours sur cette affaire de gangers, mais j'essaierai de rentrer pour dîner. Chez moi, pour changer ?” La samourai des rues se figea sur le perron, les yeux écarquillés. “Chez toi ? Tu es sûr ?” Splenters se redressa. “Je t'enverrai l'adresse. Disons vers 21h.” Un sourire taquin se dessina sur le visage de Niddon. “Si j'avais su… À ce soir alors”, conclut-elle avant de disparaître dans le couloir.

Splenters se laissa retomber sur le sofa avec un bruit sourd. Sans trop savoir pourquoi, il pensa à Colman, qui lui aussi alternait entre son propre appartement et celui de sa petite amie. Il se demanda ce que Niddon ferait s'il venait à se faire enlever et enfermer dans un box de stockage sur les docks. Il en vint à s'interroger sur ce que les Ombres savaient de sa relation avec la samourai. Il se souvenait avoir lu récemment une shadowrumeur le concernant, probablement une déformation d'une info provenant de Ray ou de l'autre débile de Prosel, disant qu'il faisait partie d'un groupe secret de Yakuzas conspirant pour invoquer un oni afin de détruire les Triades et d'annihiler leurs activités à Munich. D'un autre côté, les Ombres racontaient également que leur disparition de Munich il y a quelques mois avait été provoquée par leur traque d'un terroriste troll lié à une affaire concernant Der Nachtmachen durant laquelle ils s'étaient aperçus que Oggodt était en fait un cyberzombie et qu'ils l'avaient fait revenir d'entre les morts grâce à la magie des elfes. Les boards n'étaient donc pas la plus fiable des sources d'informations.

Sa rêverie fût interrompue par l'arrivée d'un nouveau message, matérialisé presque immédiatement dans son esprit. Eidolon, qui s'était fendue d'un texte laconique : “9h sur les docks, espace de stockage 77-B, ça vous va ?”. Machinalement, il consulta l'heure de son commlink : 7h34. Il avait largement le temps d'enfiler quelques vêtements de distrifringues et d'aller moisir dans les transports commun. Il choisit un t-shirt gris uni accompagné d'un pantalon cargo délavé. Par-dessus, un hoodie “University of Awesomeness Alumni” dissimulait les discrets holsters. Il glissa le Guardian et le Slivergun dans leurs étuis respectifs, poids réconfortants à ses côtés. Capuche rabattue, lunettes de soleil sur le nez, il sortit dans la fraîcheur matinale d'un printemps munichois.

Dans le quartier dortoir, des centaines de pantins corporatistes arboraient leurs tenues Zoé Executive© et autres trois-pièces Rheingold©. Loin dans le ciel, il sentait les communications aller et venir depuis le noeud d'un drone de surveillance Krup Air-KX de German Security. Un elfe au teint pâle, trois-pièces bleu profond, casque Philips AudioFan© sur les oreilles, le dévisagea des pieds à la tête, un air de mépris flottant sur le visage. Sans y prêter attention, Splenters s'engouffra dans les tunnels du métro. Un instant plus tard, il était debout dans le train bondé, filant en direction des docks. Sur son afficheur RA défilait la vie privée de l'elfe au costume bleu. Commcode d'un dénommé “Ed, the Bro”, un petit dealer de BTL. Le tridéo de ses fiançailles avec une élégante elfe aux boucles dorées lui tombant sur les épaules. Des reçus du restaurant d'entreprise de la Münchner Bank. Un message d'excuse à sa fiancée en prévision d'un séminaire business. Des images d'un week-end de glisse dans les Alpes suisses incluant une vidéo POV en motoneige. Des photos osées prises en compagnie d'une jeune brunette dans la salle de bains d'un hôtel de milieu de gamme. Dans les fichiers effacés, une conversation textuelle et sexuelle avec la même jeune femme. Machinalement, il rassembla les données dans une archive, se brancha via un terminal public, proxyfia la connexion par le noeud non sécurisé d'un déli du quartier asiatique et transféra le tout à la femme du pauvre type. Ça ferait une conversation intéressante au moment du dîner.

Le train s'arrêta, la voix monocorde débitant son message. “Scheidplatz, Umsteigen Möglichkeit, Scheidplatz, Umsteigen Möglichkeit”. Un jeune ork d'une quinzaine d'années grimpa dans le métro, casquette Horizon sur le côté, sac à dos urbanwear aux motifs néons reproduisant un schéma électronique. L'ado portait un t-shirt Furba au motif graffiti en fibre optique animé. Splenters tourna la tête pour lire le texte. “Hack the world”. Il réprima un sourire.

rp/altay20150926.txt · Dernière modification: 2015/09/26 20:31 par Altay