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rp:kelein20140812

Introspection



“Slam, Slam, Slam”.

Coude, coude, genou. Coude, coude, genou. La litanie entêtante se répétait contre le sac de frappe, enchaînement de coups assénés en cadence, parfois entrecoupés de coups de poings directs et de coups de pieds fouettés. C'était bon de sentir la sueur lui couler dans le dos, de sentir la douleur envahir ses muscles restés trop longtemps inactifs. Souple sur ses appuis, elle tournait autours du lourd sac de frappe, privilégiant les coups rapides à une réelle puissance de frappe. Elle avait besoin d'évacuer, et parfois, lorsque les propos échangés avec ses frères lui revenaient, des coups plus puissants envoyaient sa cible valser un peu plus loin.

La salle de sport était immaculée, entretenue par les drones pendant les années où elle était restée inutilisée. Avant, c'était le domaine quasi exclusif d'Eidan, qui passait des heures à s’entraîner, alors qu'elle-même ne pouvait même imaginer y entrer, bien trop dangereux. Tristan y venait parfois, ainsi que son père, mais c'était bien plus rare. Un sac de frappe, un Mu Ren Zhuang pour le Carromeleg, un banc de muscu, et un vélo elliptique, c'étaient les seuls machines présentes, mais c'était déjà largement suffisant. Pas de tapis de marche, la propriété étaient assez grande pour cela. En l'absence de gants à sa taille, Eidolon s'étaient contentée de s'enrouler les mains et les pieds avec des bandages, et martyrisait le sac depuis un bon moment déjà, entrecoupés de phase de récupération. Elle était loin d'être totalement en forme, et il lui faudrait encore surement plusieurs jours d'entrainement avant de revenir à son niveau d'avant, mais une nourriture saine et du repos avaient déjà permis à son corps de se remettre en partie des traitements subis.

Pour son esprit, c'était autre chose. Dans sa tête s'entremêlaient les conversations avec ses frères, ce qu'elle avait appris dans la grotte quelques jours plus tôt, les évènements qui avaient conduits à tout cela… Elle ne savait même pas par quoi commencer. Eidan qui la prenait pour une tueuse de sang froid, Tristan pour responsable de la mort de leur père, la mort de Hiquse, les “Réanka”…

“Slam, slam, slam.”

La voie de la roue, tiens. Ses deux frères lui avaient reprochés à mots plus ou moins couverts de s'en être éloignée. Elle avait baigné dedans petite, mais moins que ses frères, n'étant pas éveillée, au grand dam de ses parents. Elle ne pouvait qu'être chercheuse, plutôt qu'en arpenter les rayons, et sa condition physique de l'époque ne lui aurait de toute manière pas permis de parcourir la voie du guerrier, si tant est que ce soit celle qu'elle devait suivre. Sortir du Tìr lui avait permis de voir bien d'autres façon de penser, et elle n'était absolument pas sure que la réincarnation soit une réalité, elfe ou pas. C'était à ses yeux surtout une bonne manière de mettre les elfes sur un piédestal, et il y avait bien longtemps qu'elle ne les croyait plus supérieurs aux autres métahumains. Alors, oui, elle était probablement perdue pour la voie, mais l'acharnement que mettaient ses frères à lui faire comprendre que c'était une erreur l'avait énervée. Ne pouvaient ils pas la laisser faire ses choix ? Libres à eux de suivre leur doctrine, d'avancer les yeux fermés tels des moutons sur le chemin tracé, pas besoin de lui imposer leurs choix. Et ce ton empreint de pitié qu'ils utilisaient en lui disant cela, la façon dont Eidan l'utilisait pour se dissimuler le fait qu'ils n'étaient pas si différents…

“Slam, slam, SLAM !”

Un coup un peu plus violent que les autres infligea un mouvement erratique au sac de frappe, qu'elle dut immobiliser un instant, reprenant son souffle.

Lui et elle tuaient, c'était un fait. Peut être le faisait elle trop légèrement, ce qui c'était passé avec Hiquse semblait le montrer. Mais lui se cachait derrière les ordres. Sa façon de dire que c'était juste du patriotisme… Cela l'énervait d'autant plus qu'il semblait croire qu'elle prenait du plaisir à tuer des gens. C'était faux, elle prenait du plaisir à survivre, oui, et peut être, parfois, il lui semblait que partir du principe que ceux qui signaient pour des corpos en acceptait les risques était un peu léger, mais lorsqu'elle tuait, c'était parce qu'elle n'avait pas eu le choix. Du moins dans la majorité des cas. Parfois, il arrivait qu'elle tue à cause d'un coup trop violent, dans une volonté un peu puérile de montrer qu'elle était plus forte, plus rapide, plus dangereuse… Mais n'était-ce pas un peu le propre des ombres ? S'imposer, ou se faire bouffer. Le propre de la vie, même, du peu te temps qu'elle avait passé en entreprise, cela ne lui avait pas semblé si différent, juste plus insidieux. Et tant qu'à se faire broyer dans le jeu des puissants, autant que ce soit en sachant d'où la balle venait. Si elle ne se montrait pas forte, alors elle serait brisée, avalée par le système. Et si elle avait été attirée par ce milieu pour le frisson, par le besoin de sortir de la vie trop protégée qu'elle avait vécu jusqu'ici, elle était maintenant trop impliquée pour qu'elle puisse s'en sortir si facilement. Elle ne pouvait nier les problèmes qui l'attendaient à l'extérieur, les triades, Saeder Krupp, la nanoforge…

Elle ressenti un petit frisson à l'idée de se replonger dans toutes ces affaires, but une gorgée d'eau, et revint frapper le sac. Elle ne pouvait le nier, elle aimait ça, la tension, le danger. C'était tellement mieux que ce qu'elle avait avant, faire attention à tout, craindre le moindre choc, être perpétuellement le centre d'attention. Là, elle dansait sur une corde raide entre le plaisir de la reconnaissance de ses pairs et la nécessité de rester cachée. Ce qu'elle avait acquis là-bas, elle ne le devait qu'à elle-même, pas à son nom. L'argent qu'elle avait, elle l'avait gagnée elle-même, et non hérité. Parfois, les moyens étaient à la limite de la moralité, mais elle estimait avoir fait de son mieux pour rester du bon côté. Sous la colère, elle avait franchi cette limite, elle se souvenait d'un ganger un peu entreprenant qui avaient souffert de ses coups, mais là encore, c'était montrer les crocs, imposer le respect. Elle n'avait pas torturé, elle n'avait pas tué d'enfant, ni massacré d'innocents. Elle ne vendait ni ne prenait de drogue, elle n'imposait pas sa volonté ou celle de supérieurs à d'autres, elle avait la liberté de choisir ses missions et de remettre en question ce qu'on lui disait…

Peut être se rassurait-elle avec de vaines paroles, mais cela la confortait dans son choix. Ils ne savaient rien de ce qu'elle avait vécu, et la Noreen qu'ils avaient connue s'était vue altérée par leurs ressentis, l'impression d'être moins aimés, moins importants. Foutaises !

Alors que le rythme de ses coups était redevenu à peu près normal, elle se rendit compte que les derniers avaient été plus appuyés que nécessaire. Elle ralentit, se forçant au contrôle.

Ils ne s'étaient pas mis à sa place avant de dire ça. Oui, elle avait été au centre des attentions parentales. A vrai dire, elle les avait sur le dos dès qu'ils avaient un moment de libre. Elle aimait ses parents, mais elle avait étouffé sous leurs attentions. Ses frères ne se rendaient donc pas compte qu'au contraire, c'était la marque de la confiance que leurs parents éprouvaient pour eux qui leur donnait l'impression d'être délaissés ? Elle leur enviait tout ce qu'ils avaient eu. L'autonomie, l'indépendance. Loin de la surveillance constante, ils avaient eu une liberté de choix, en tout cas, Eidan l'avait eu, Tristan étant prédestiné à reprendre le rôle de père. Mais même ça, il n'avait pas su s'en contenter. Elle, son seul avenir, ça avait été d'être assez prudente pour éviter la cuve, puis, une fois guérie, de trouver un bon mari pour servir la famille. Ses parents avaient refusé de voir que leur petite fille fragile avait grandi. Ils avaient voulu la conserver pour toujours dans le moule qu'ils avaient imaginé pour elle. Jamais elle n'aurait pu rejoindre les forces de sécurité comme Eidan. Jamais elle n'aurait pu partager les moments que Tristan avaient eu avec leur père en apprenant à diriger la famille, les subtilités de la politique. Tristan avait parlé de gamineries, d'une crise d'adolescence… C'était sûrement vrai lorsqu'elle faisait le mur, mais la décision de fuir avait été bien au delà. C'était nécessaire, pour retrouver la liberté, mettre en perspective ce qu'elle avait pu apprendre. Se construire un peu elle-même, mériter ce qu'elle avait. Il y avait un prix, élevé, et qu'elle ne payait en partie que maintenant. Mais elle n'était pas sûre de regretter.

Elle fit une nouvelle pause, s'asseyant sur le banc de musculation. Elle essuya la sueur qui coulait sur son front, et commença quelques étirements.

Tristan avait essayé de lui coller la mort de leur père sur le dos. Rien que cela lui donnait envie de retourner frapper le sac. Elle concevait que son départ ait attristé ses parents. Et elle reconnaissait qu'elle n'avait pas essayé de donner de nouvelles, tout d'abord trop contente d'avoir rompu les ponts, puis trop craintive que son ancienne vie n'éclabousse la nouvelle, puis trop… Occupée ? Non, elle s'était habituée, probablement. Endurcie un peu trop, au point de négliger ce qu'elle avait. Mais c'était les manigances de son frère qui avaient causé la mort de leur père. Ça, et le fait qu'aveuglé par son ambition, il ne s'était pas rendu compte qu'il se faisait mener par le bout du nez.

Les banshees. C'étaient elle, la cause de la mort de leur père. De la mort de sa belle-sœur. C'étaient à cause d'elles qu'elle avait été enlevée. Elle n'en savait pas grand-chose, des sortes de versions elfiques des vampires, mais elle se renseignerait. Ces deux là étaient entre les mains de Saeder Krupp, pour le moment en tout cas. Mais si elle devait recroiser leur chemin, elle serait prête, et cette fois, il n'y aurait pas de quartier.

La haine qui l'avait saisie lorsqu'elle avait entendu la banshee lui parler la repris, et elle se redressa pour venir se remettre devant le sac de frappe. Cette fois ci, elle ne retint pas ses coups, et alors qu'elle martyrisait sa cible, les larmes coulaient sur ses joues, pour son père, pour la relation qu'elle aurait pu avoir avec ses frères, pour ces deux semaines en cuve, pour ce qu'il restait de son innocence, pour avoir déçu sa famille…

“Slam, SLAM, SLAM, SHRAAACK.”

Elle s'arrêta, pantelante, devant le sable qui coulait lentement du sac déchiré, s'accumulant en tas au sol comme ses regrets.

rp/kelein20140812.txt · Dernière modification: 2014/08/13 09:57 par Kelein